ENTRETIEN AVEC GUILLAUME ROLLAND DE SIDI-BRAHIM

 

 

Reportage sur le clairon Rolland de Sidi-Brahim réalisé dans son village natal de Lacalm, alors qu’il était dans ce monde, illustré de quelques gravures inédites. Parue dans une vielle revue ayant pour titre « Lecture pour tous » datée du 1er août 1913.Ce document est unique et exceptionnel sur l’un des rares survivants du célèbre combat de Sidi-Brahim.790_001

L’attention s’est reportée, à l’occasion de la revue du 14 juillet, sur un des plus braves survivants de nos guerres, le clairon ROLLAND qui s’illustra au combat de Sidi-Brahim (21-22 et 23 septembre 1845). Nous avons voulu qu’un de nos rédacteurs allât le visiter dans sa modeste retraite.

 

Ainsi, c’est le héros lui-même qui va faire à nos lecteurs le récit de l’admirable prouesse où il sut joindre à l’intrépidité une présence d’esprit et un esprit si français.

 L’AUTO, dans sa course rapide, m’emporte à travers les plateaux verdoyants du Rouergue, vers le vieux soldat, héroïque et modeste, que je vais visiter. Depuis Rodez, je suis une route qui, sinuant au flanc des monts, escalade les hauteurs. Voici Lacalm, où le clairon ROLLAND habite, à l’extrémité du village, une maisonnette au bord d’une route qui fuit vers la forêt prochaine. On y accède par un humble balcon de bois surmontant une petite cour au fond de laquelle s’élèvent quelques arbres.

 Je frappe à la porte, qui est entr’ouverte :

 « Monsieur ROLLAND est-il là ?

 - Oui, oui entrez » me répond aussitôt une voix de femme. Et je vois s’avancer, vers moi, une bonne vieille dont le visage bruni s’empreint  de gravité affable.

 

Prés de l’âtre éteint, un vieillard s’est levé. Il vient vers moi d’un pas ferme. C’est à peine si ses épaules se voutent. La tête seulement s’incline un peu sur sa poitrine. Un feutre noir fait à son front une large auréole. Son visage, que colore un teint rosé d’enfant s’encadre, à sa base, du blanc éventail d’une barbe abondante et fine.

 J’ai devant moi Guillaume ROLLAND, qui pris une part glorieuse au combat de Sidi-Brahim… il y a soixante huit ans !

 Nous nous asseyons et, d’une voix un peu affaiblie par l’âge, mais très claire, le père ROLLAND – comme on l’appelle dans le pays avec un affectueux respect – répond aux questions que je suis venu lui poser.

 « Sidi-Brahim, si je m’en souviens ! C’est là que je reçus mes deux premières blessures. Pourtant j’hésite à vous raconter par le menu cette sanglante affaire. Cela me fatiguerait trop, car je suis bien vieux. Lais attendez… Je vais vous chercher  quelque chose qui vous intéressera. »

 Bientôt après, il revient et, me tendant une coupure jaunie de journal :

 

« Tenez, me dit il, voici le discours prononcé par le maire d’Oran à la cérémonie d’inauguration du monument élevé, en 1898, dans cette ville, à la mémoire des combattants de Sidi-Brahim. »

 

J’ai ainsi sous les yeux le récit exact de l’affaire. C’était en septembre 1845. Abd-el-Kader, harcelé  par nos troupes, s’était réfugié en territoire marocain et y soulevait les tribus contre nous. Le 21 septembre, le lieutenant-colonel de MONTAGNAC qui commande les postes Djemmaa, près de la frontière, comptant sur l’aide d’une tribu soi-disant amie, celle des Souhalias, forme une petite colonne de 60 cavaliers du 2e Hussards et 4 compagnies de chasseurs d’Orléans. ROLLAND est clairon à l’une de ces compagnies. Le 23 au matin, contact est pris avec l’ennemi commandé par Abd-el-Kader en personne. Le combat s’engage, affreusement meurtrier, car les Bouhalias ont trahi et fait cause commune avec l’émir : Le colonel de MONTAGNAC, les commandants de COGNORD et FROMENT-COSTE, le capitaine BURGARD, sont tués, le capitaine DUTERTRE décapité, etc. La totalité des hussards et les quartes cinquièmes des Chasseurs restent sur le terrain. Les Arabes se précipitent sur les survivants presque tous criblés de blessures – parmi eux se trouve ROLLAND – et les entrainent prisonniers. Seuls, les débris de la compagnie de GEREAUX, retranchés dans le marabout de SIDI-BRAHIM, résistent encore.

 

A peine ai-je terminé cette lecture que le père ROLLAND prend la parole :img519

 

« Nous étions cernés par les Arabes qui, à bout portant, nous fusillaient. Bientôt nous sommes réduits à une douzaine d’hommes valides ; nos munitions sont épuisées ; pour ma part, j’ai brûlé ma dernière cartouche. Même, j’ai glissé dans mon fusil sa baguette et l’ai tirée sur les Arabes. Un coup de feu me blesse à la cuisse gauche : me voilà gisant à terre. Les cavaliers ennemis, ne craignant plus rien de nos armes, s’élancent alors sur nous. L’un d’eux pousse sur moi sa bête et, se baissant avec agilité au moment où il passe à ma portée, et me fend le pied d’un coup de yatagan.

 « Bientôt après, je suis fait prisonnier par un chef. Je perdais mon sang en abondance et les forces m’abandonnaient.

 UNE FARCE HÉROÏQUE

 « A la fin du combat, nous somme une soixantaine de prisonniers, exténués et sanglant. Les Arabes nous conduisent  auprès d’Abd-el-Kader. Il s’est installé sur une hauteur, à peu de distance du champ de bataille. C’est de là qu’il suit les phases du nouveau combat qui se livre, à présent, autour du marabout, où tient toujours le capitaine de Géreaux.

 « L’émir, que la vue de mon clairon intrigue fort, me fait un signe d’approcher. Il me fait asseoir sur le riche tapis où lui-même est assis.

 « Les Français sont fous, me dit-il, de résister plus longtemps. Il faut qu’ils se rendent ! Connais-tu une sonnerie pour mettre fin au combat ?

 « - Oui, la retraite.

 « - Eh bien ! Sonne la retraite aux Français ! »

 « Alors je me lève péniblement, car mes blessures sont douloureuses ; je porte le clairon à mes lèvres, rassemble tout ce que je sens en moi de forces et, les yeux fixés sur l’émir qui va sans doute me faire payer de la vie cette audace, mais le cœur gonflé d’une ivresse secrète, je sonne… la charge éperdument !

 « Quand j’ai fini, Abd-el-Kader attend l’effet promis de la sonnerie. Mais bernique ! Pas ombre d’effet… Comme l’émir s’étonne :

 «  Bah ! Vous savez, lui dis-je, les Français sont têtus ! Il n’y a rien à faire. Ils se battront jusqu’au dernier ! »

 Après sept mois de captivité. ROLLAND réussit et rejoint Lalla-Maghrina après maintes péripéties.

 « Dés mon retour à Tlemcen, le général CAVAIGNAC me fit appeler et me parla ainsi :    « Je ne puis pas te nommer officier, mais je t’ai proposé pour la croix. En attendant, je veux qu’on te rende les honneurs neufs et dont on se souvienne.

 «  Et, m’ayant fait asseoir sur l’affût d’un canon, il ordonna qu’on me fit faire trois fois le tour du camp devant les troupes présentant les armes. Ce fut le plus beau jour de ma vie.

 « Quand à mon clairon de SIDI-BRAHIM, je l’ai laissé là-bas, dans la brousse. Les chefs marocains s’amusaient à m’en faire jouer ; alors, un jour, profitant d’un moment favorable, je l’ai crevé d’un coup de pied et jeté dans les ronces.

 « J’ai gardé celui qui me fut donné à Tlemcen, il se trouve à l’église de Lacalm. Je l’ai offert, avec ma croix et ma médaille forestière, à Notre-Dame des Victoires.

 Et le brave Rolland, un éclair de malice aiguë dans le regard, sourit dans sa barbe blanche, au rappel de ce fait facétieux.

 LES PÉRIPÉTIES D’UNE ÉVASION 

 Le 23 septembre 1845, après l’hécatombe du Kerkour (Plaine où avait eut lieu les combats) Abd-el-Kader s’était porté à l’attaque du marabout de Sidi-Brahim, où s’était réfugiée la compagnie de carabinier de Géreaux.img540 Parmi les premiers prisonniers  qui furent amenés étaient l’adjudant Thomas et le maréchal des logis chef Barbut, sans blessures, sauvés par Kada ben Hachemi. Courby-de-Cognord, épargné grâce à l’intervention du Kalifa Bou Hamidi , avait repris connaissance lorsque des réguliers avaient lavé son visage ; il fut amené sur un mulet, après avoir traversé le champ de bataille du Kerkour, couvert de cadavres entièrement nus et la tête tranchée, parfois horriblement mutilé. Assis à terre en face d’Abd-el-Kader, et soutenu par Barbut et un régulier, il vit arriver la réponse, écrite en arabe par l’interprète Lévy, à la sommation faite à Géreaux, après celle du capitaine Dutertre : le brave de Géreaux disait que lui et ses hommes étaient décidés à mourir, mais ne se rendraient jamais.

 Abd-el-Kader occuper par l’attaque du marabout, fit transporter sur son cheval Courby-de-Cognord à l’endroit où la colonne française avait bivouaqué la veille. Il vint lui-même y camper dans l’après midi et fit dresser sa tente contre un olivier sauvage, à quelques pas de Courby-de-Cognord, tandis que ses troupes s’installaient en trois camps. Ses compagnons et les gens des tribus accoururent le féliciter et lui rendre hommage, baisant sa main ou plus souvent son burnous.

 Les têtes coupées sur le champ de bataille furent apportées à l’Emir comme symbole de sa victoire, et déposées à terre à côté de sa tente, sous l’olivier sauvage, de manière à ce qu’il pût facilement les compter. Il y en avait environ 300. Courby-de-Cognord reconnut avec horreur celles de Montagnac et de Gentil de Saint-Alphonse.

 Peu à peu furent amenés les prisonniers, la plupart blessés et dépouillés de leurs vêtements, quelques-uns la corde au cou. Le sous-lieutenant Lazaret n’avait plus que sa chemise et son caleçon.

 Le 25 avril 1846, Des groupes de prisonniers avaient été formés, et séparés des uns aux autres, certains furent attachés ensembles, et conduits par les réguliers dans un ravin proche de la Moulouïa. Là, ils furent tués à bout portant, leurs têtes coupées immédiatement, et leurs corps jetés à la rivière.

 D’autre s’étaient réfugiés dans leurs anciens gourbis au milieu du camp ; le feu y fut mis, et ils furent massacrés au fur et à mesure qu’ils en sortaient

 Deux prisonnier seulement purent échapper à l’hécatombe, le Clairon Rolland et le Chasseur Delpech.clairon_rolland

 Rolland placé dans un gourbi avec six de ses camarades possédait un couteau trouvé sur le bord de la Moulouïa. Il veillait. Lorsqu’il entendit le signal du massacre, Il se précipita dehors, blessa de son couteau un régulier qui tentait de l’arrêter, et traversa la haie d’épines entourant le camp.

Il vit de loin l’incendie des gourbis et entendit les coups de feu des assassins et les cris des victimes ; il marcha durant trois nuits, se cachant le jour, fut emmené le troisième jour par un Marocain qui le vendit deux douros (12 francs) à un autre, et fut ramené le 17 mai 1846 à Lalla-Maghrina. Il put faire aux autorités françaises le récit du massacre.

Delpech, au signal donné, fut lié par une corde avec les cinq camarades de son gourbis, et conduit avec eux vers la Moulouïa pour y être fusillé. Le coup qui lui était destiné ayant raté, il put se délier, se sauver, et se jeter dans la Moulouïa ; après trois nuits de marche, il tomba aux mains d’un indigène, qui le mena chez lui et l’employa à la maison. Au bout de quelque temps, un Marocain l’aida à s’évader, et le vendit à un autre qui le ramena à Lalla-Maghrina le 2 avril 1846.

 De tous les prisonniers emmenés au Maroc, Rolland, et Delpech étaient ainsi, avec le chasseur Bernard, échappé précédemment, les seuls qui avaient pu rejoindre l’Algérie.

 Des 300 prisonniers de septembre 1845, onze seulement restaient sous la surveillance des régulier de l’Emir.