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Récit de Madame Robillot.

 

Récit de Madame Veuve Robillot, ancienne cantinière du 8e bataillon de chasseurs d'Orléans, dont le mari (3) fut tué le 26 septembre 1845, aux portes de Nemours, avec les hommes de la compagnie de Géreaux, qui avaient réussi à s'échapper  du marabout de Sidi-Brahim.

 

           

-- Oui, Monsieur, mon pauvre mari a été tué là, à deux pas de moi. J'en ai eu d'autant plus de chagrin que c'était ma faute, car c'est moi qui l'avais forcé à partir.

« Ce n'est pas mon tour à marcher, m'avait-il dit, et je resterai. » Mais comme je lui répondais: «  Eh bien ! Si tu ne marche pas , je partirai à ta place. « Si c'est comme cela , me dit-il, j'irai », et il partit.

Combien je l'ai regretté, le lendemain, quand j'appris, dès le matin, par un interprète et par le planton du colonel dans quelles conditions l'expédition avait été décidé.

Si j'avais connu, douze heures plus tôt , la scène qui s'était passée, la veille au soir, chez le colonel de Montagnac, au lieu d'exciter mon mari à partir, je l'aurai retenu et il ne serait pas mort.— Que s'était -il donc passé chez le colonel !

Voici : Le colonel de Montagnac venait de recevoir , de Tlemcen, une lettre dans laquelle on lui reprochait de ne pas protéger suffisamment les Souhalias, nos alliés, contre les incursions des partisans d'Abd el Kader, et on lui donnait l'ordre de se porter immédiatement à leurs secours.

Pour comprendre l'effet qu'un pareil reproche avait dû produire sur lui, il fallait le connaître et savoir quel homme loyal, consciencieux et brave c'était.

Exaspéré, furieux, il arpentait son bureau de long en large, s'écriant:« Ah!on se plait que je fasse rien et on me laisse sans troupes, en présence de toutes les forces d'Abd el Kader. On veut que je l'arrête avec une poignet d'hommes !... eh bien ! Soit.

Je sais que je ne reviendrai pas. Pour moi, cela m'est égal, il y a longtemps que j'ai fait le sacrifice de ma peau ; mais pour les malheureux qu'on va faire  massacrer !... »

Et comme l'interprète qui se trouvait là insistait auprès du colonel, pour qu'il ne partit pas, lui disant Abd el Kader avait concentré des forces considérables sur la frontière...que les Arabes n'étaient pas ce que l'on les croyaient généralement... qu'aujourd'hui ils étaient forts et bien armées...

« Je le sais répliquais le colonel ; mais il ne m'appartient pas de discuter un ordre, je n'ai qu'à obéir. On verra bien si je suis homme à reculer devant un devoir, si périlleux qu'il soit.

A la grâce de Dieu.

Le lendemain, dès l'aube, le colonel de Montagnac partait, le désespoir dans l'âme , avec tout les hommes valides dont il disposait et ce n'est que peu de temps après son départ que j'appris la scène que je viens de vous raconter.

Ainsi pour vous, le colonel de Montagnac n'est sorti le 22, dans la nuit , que sur l'ordre qu'il en avait reçu de Tlemcen ?

C'est bien certain (4)

De qui émanait cet ordre ?

Je n'en sais rien, je ne m'en souvient plus, mais sent doute du général Cavaignac, qui commandait la place de Tlemcen.

Vous rappelez-vous bien le colonel ?

Ah ! Oui ! Quand on l'a connu , on ne l'oublie pas. C'était un homme droit et juste, brave comme son épée ; aussi bon pour le soldat que dur à lui-même. Je l'aimais bien.

Votre mari faisait partie de la compagnie de Géreaux, qui fut enfermée dans le marabout de Sidi-Brahim !

Parfaitement, c'est lui le premier, après deux jours et deux nuits sans boire ni manger, à dit au capitaine :« Mourir pour mourir, j'aime mieux essayer de m'en aller. »Jusque-là , le capitaine comptait toujours sur un secours qui ne venait pas. Il commençait à désespérer, la sortie fut donc

décidée.

Ils étaient 79, entre le marabout et Nemours, ils ne perdirent que deux hommes ; mais en arrivant dans les faubourgs de la ville, à 7 ou 800 mètres des remparts, à un endroit ou coule un petit ruisseau, ces malheureux privés de tout depuis quarante huit heures se précipitèrent dans l'eau qui les attirait et se croyant hors de danger, s’arrêtèrent un instant pour se reposer.

Du reste, ils étaient à bout de forces ; n'en pouvant plus, ils avaient jeté leurs armes devenues inutiles , puisqu'il ne leur restait plus de cartouche. Le clairon avait sonné la marche du bataillon. Ils devaient avoir été entendus ; on allait venir au devant d'eux.

Hélas ! Ce temps d'arrêt leur fut fatal ; des villages Arabes de Sidi-Amar et des Ouled-Ziri qui dominent Nemours, toute la population, femmes, en tête, fanatisée par le succès d'Abd el Kader, se rua sur eux et les massacra à coups de battons et de pierres. 16 hommes parvinrent à s'échapper ! Plus de 53 furent tués ou fait prisonniers. Près de ce petit ruisseau et par la suite, on avait élevé un monument appelé « le tombeau »bien qu'ils n'aient pas été enterrés là (5). Mon pauvre mari était de ceux-là. Les Arabes n'était que blessés et qui leu eût servi d'otage ; il préféra la mort.

Pendant ce temps, que ce passait-il dans la ville !

Le capitaine du génie Coffyn, un petit , qui était resté avec les invalides et dix artilleurs pour garder la place, avait perdu la tête. Il avait donné l'ordre de fermer la porte, et apercevant , de loin, au moment où ils descendaient dans la vallée, nos malheureux soldats qui s'étaient dépouillés de leurs tuniques, de leurs shakos, et n'avait qu'un pantalon de toile et une chemise, il les prit pour des arabes et fit tirer sur eux le canon.

Je suppliais qu'on ouvrit les portes. J'aurais couru seule au devant de mon mari.

  « - Écoutez, vous n'entendez donc pas le clairon ! Criai-je à tout le monde. C'est la marche du 8e bataillon ! Je

s dis que ce sont les nôtres, qu'il faut les secourir ! »

L'ordre du capitaine était formel.- Si j'avais eu un pistolet , je lui aurai fait sauter la cervelle.

 

(1)   Le capitaine Guénard a soigneusement étudié sur le terrain, avec l'aide d'indigènes, la route suivie par Montagnac, et a dressé de toute cette région une carte au 1/50.000e, sur laquelle il a porté l'itinéraire de la colonne. Nous possédons un calque de cette carte, grâce à l'obligeance de M. le colonel Desroziers ; quoique nous ne soyons pas en tout points d'accord sur l'itinéraire  avec le capitaine Guénard, nous tenons à rendre à son excellent travail l'hommage qu'il mérite.

(2)   Lettre de Si M'hammed ben Rahhal au ministère de la guerre, de Nedroma, le 27 décembre 1904. A.H.G.

  (3) André Régnier , né en 1810 à Saar-Union (Bas-Rhin), s'était engagé en 1839 au 4e    Léger ; nommé clairon, il avait passé en cette qualité au 3e bataillon de chasseurs à pied, et          avait épousé, le 11 juin 1842, Jeanne-Marie Morin, alors domiciliée à Grenoble (Isère) ; passé le 12 juillet 1842 comme clairon au 8e bataillon de chasseurs, il était en Afrique depuis le mois de mai 1844. A.A.G.registre des matricules., n° 1342.

(4) Malgré l’affirmation de Mme Robillot,il est probable que Montagnac n'a pas reçu l'ordre de sortie de Djemmâa-Ghazaouet, qui aurait été en contradiction avec toutes les instructions antérieures de Cavaignac et des différents généraux. La lettre de Cavaignac recommandait simplement à Barral et à Montagnac de « redoubler de surveillance ».

(5) Jusqu'en 1899, les cendres des carabiniers se trouvait sur le flanc du coteau qui porte les blockhaus, dans l'ancien cimetière de Nemours ; ils étaient restés dans un état de complet abandon pendant les dernières années.

Courby de Cognord, (Mémoires inédits)

Général Paul AZAN

Gallica BNP

 

En présence de M.G. Dreveton, maire de Nemours, ce récit a été lu à Madame Veuve Robillot, qui l'a après en avoir reconnu la scrupuleuse exactitude. C'est bien mot pour mot, le 17 février 1888, en présence de sa fille Octavie Dehainault, née Régnier ; de M.Canal, agent voyer, et de M. Eugène Salé, répartiteur des contributions indirectes. En foi de quoi , nous avons signé et apposé le cachet de la mairie.

Madame Veuve Robillot, marié en première noces à André Reignier.

Octavie Dehainault, née Régnier- sa fille

G. Dreveton, Ch. Eyries.